INTERVIEW

SAMPHA

ENFIN DANS LA LUMIÈRE

Texte : Jean-Baptiste Vieille & Mélodie Raymond
Photos : Richard Banroques

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On l’a découvert comme la voix du dj SBTRKT, il est maintenant le collaborateur discret de Frank Ocean, Beyoncé ou encore Kanye West. Le chanteur Sampha a ponctué d’instants de grâce les albums-événements de la pop actuelle. D’une voix belle et vulnérable, le Londonien affirme sa singularité dans Process, un premier album très intime.

Dans le titre « (No One Knows Me) Like The Piano », tu racontes que tu as commencé à jouer du piano à l’âge de trois ans. Quelle est l’histoire de ce piano ?

Comme je le dis dans la chanson, il est arrivé de façon assez inattendue. Mon père l’avait acheté pour quelques centaines de livres à des voisins qui déménageaient. Je pense qu’il a fait ça pour mettre un peu de côté la télévision. J’ai commencé à jouer vers l’âge de trois ou quatre ans, je ne m’en souviens plus exactement, j’ai dû choisir un chiffre pour faire la chanson. [rires] J’ai pris des leçons pendant environ quatre ans quand j’étais au collège. Le piano a été une part importante de mon éducation musicale.

Te souviens-tu des premiers titres que tu jouais à l’époque ?

L’une des premières chansons que j’ai jouées devait être « My heart will go on » de Céline Dion – une chanson que ma maman adorait – « Let’s stay together » de Al Green aussi, « Trouble » de Coldplay, ou encore des titres de Stevie Wonder comme « All I do ». Je me souviens de ces chansons-là, ainsi que tout ce qui devait passer à la télé à l’époque. J’essayais de rejouer « I Am Black Gold of the Sun » de Rotary Connection juste à l’oreille. J’apprenais souvent de cette manière.

Tu as même rappé et produit du grime sous le nom Kid Nova. Pourquoi t’es tu éloigné de cette scène ?

Je pense que je n’ai juste jamais été doué pour faire quelque chose avec ce son. Ce que je faisais était une sorte de grime, mais presque une version bâtarde du genre. Je m’en suis éloigné assez naturellement. Et puis je pense qu’en grandissant, plus j’écoutais de la musique, plus ça m’a influencé, notamment quand j’ai connu MySpace. Sur MySpace, j’ai découvert des mondes qui m’étaient complètement étrangers. Il me suffisait de regarder le Top Amis de quelqu’un, et je me retrouvais dans un univers musical complétement différent, un univers que je n’aurais jamais pu trouver autrement.

Quels sont les artistes marquants que tu as trouvés sur MySpace ?

Les tous premiers étaient Kwes et Mika Levi, alias Micachu. Puis il y a eu Hudson Mohawke, Flying Lotus… Je n’avais jamais entendu des choses pareilles. Quelque part, ça a été une leçon d’humilité pour moi. À l’adolescence, on peut parfois se sentir comme un super-héros. Mais quand le monde s’ouvre à soi, on réalise qu’il y a vraiment des gens talentueux qui font des choses incroyables… De ce point de vue, MySpace m’a remis les idées en place et changé mon regard.

Tes chansons parlent à l’intime. En grandissant, quelles sont les chansons qui t’ont le plus ému ?

[il cherche pendant quelques secondes] Les chansons de Tracy Chapman. D’ailleurs je l’ai d’abord découvert à travers Boyzone et leur reprise de « Sorry ». [il fredonne] « Sorry / Is all that you can’t say… » C’était génial. Il y a eu aussi un groupe comme Semisonic. Vous les connaissez ? Ils avaient un titre qui s’appelait « Secret Smile ». [il fredonne à nouveau] « Nobody knows it / But you got a secret smile… » Les chansons de Stevie Wonder m’ont aussi frappé assez violemment, mais pas forcément au niveau des textes. Dans les choses que j’écoutais, je prêtais d’abord attention à la musique. Mais quand Tracy Chapman a fait « Fast Car », là j’ai eu l’impression de vivre le film dans ma tête.

L’une des premières chansons que j’ai jouées devait être « My heart will go on » de Céline Dion

Tu as sorti ton EP, Dual il y a quatre ans. Quand tu le réécoutes aujourd’hui, quelles différences perçois-tu en toi ?

Je pense que je suis plus tranquille, dans le sens où je ne cherche plus à vouloir tout contrôler à tout prix. J’ai appris à lâcher prise. Le fait de travailler avec d’autres personnes, ça m’a aidé à faire de la musique. Ça m’a donné la capacité de me concentrer sur le livre, sur l’histoire à raconter, plutôt que sur moi-même en tant qu’auteur, ou l’idée que les gens pourraient s’en faire. Et puis, pour moi, la musique est comme un document, donc quand je réécoute Dual, je me rappelle que c’était une belle période, qu’il y avait un beau soleil. C’est comme le souvenir de toutes ces choses.

L’album Process porte beaucoup d’émotions intimes et il est maintenant disponible à l’écoute pour tous. Quand un disque comme celui-ci devient une chose publique, quelles émotions ressent-on ?

Je ne pense pas encore avoir réalisé. C’est une émotion encore fraîche, et elle est difficile à exprimer. C’est comme si je m’étais déconnecté de ce disque. À un moment, l’album était très personnel, mais là il commence à l’être moins, car l’histoire qu’il raconte est désormais accessible à tous. Elle devient l’histoire des autres gens et ils la découvrent comme moi je l’ai vécu. Je ne dirais pas que j’ai oublié cet album, mais il s’est un peu évaporé. Alors j’avance, je me tourne plus vers ce que je ressens maintenant. Mais honnêtement, c’est quand même un truc bizarre. [rires]

C’est thérapeutique, aussi ?

Je suis dans une phase où je réussis à me connecter au disque quand je le joue sur scène. Je ne sais pas vraiment comment exprimer cette émotion, mais quand le chemin parcouru est si important, il faut s’éloigner du quai, partir pendant que le reste des gens arrivent seulement à destination. C’est un peu comme avec nos villes natales, parfois on n’arrive plus à les aimer. Il y a des gens qui viennent dans ma ville pour prendre des photos, et je me demande pourquoi ils font ça. [rires] Moi j’y suis tous les jours, je vois toujours les mêmes choses, comme quelqu’un qui aurait grandi près de la plage et qui ne trouve plus rien à la mer. [rires] Parfois il faut partir pour revenir.

Ta voix a toujours existé dans plusieurs dimensions : elle a été un sample vocal pour Drake, une présence fantomatique pour Beyoncé, un motif rythmique dans « Blood on Me »… Quelle relation as-tu avec ta propre voix  On dirait que tu es autant un instrument qu’un interprète… ?

Oui, complètement. Pour moi, tout est instrument. Je commence à en avoir conscience de temps à autre, cette idée de ma voix comme d’un instrument. Même quand je parle aux gens, que les mots sortent de ma bouche, je commence à m’entendre et c’est comme si je devenais observateur de ma propre voix. Ma bouche est une sorte d’interface. En prenant du recul, je me rends compte que c’est une chose que je peux exploiter. Enfin je ne sais pas, c’est peut-être un peu chelou. [rires]

Tu as été une présence récurrente sur quelques uns de plus gros albums de la pop, jusqu’à devenir une sorte d’ingrédient secret, voire une figure mythique. Ce statut, tu l’as cultivé sciemment, ou c’est simplement le fruit du hasard  ?

Il y a eu une part de chance. Plus j’ai travaillé la musique, plus elle a évolué, et pour une raison que j’ignore, des portes se sont ouvertes. Travailler avec d’autres artistes puis sortir un album, ce n’était pas une démarche préméditée. Je n’avais pas prévu d’apparaître sur les albums des autres pour lancer ma propre carrière. J’ai juste dit oui à beaucoup d’opportunités. Je suis fan de cette personne et elle veut travailler avec moi ? Génial.En général, si j’arrive dans une pièce et que je trouve un piano, je finis par jouer et créer quelque chose. C’est arrivé à un point où j’ai dû me dire : OK, il va falloir que je bosse sur ma musique à moi. Honnêtement, parfois je devais même me répéter Ne chante pas, ne joue pas du piano ! C’était plus fort que moi.

Je n’avais pas prévu d’apparaître sur les albums des autres pour lancer ma propre carrière.

Il y a un détail de l’album qui nous intrigue, c’est le beat du single « Blood on Me ». Il est assez surprenant, on ne s’y attend pas, en tout cas pas forcément sur un titre de Sampha. Il y a une histoire derrière ce beat ?

Je ne sais pas, je ne l’ai pas vraiment fait exprès. Je l’ai fait avec cette boîte à rythme des années 70 qui s’appelle Drumtraks. J’ai juste joué. Je jouais comme j’aurais joué de la batterie, et ça a donné cette ambiance un peu boom bap. [rires] Pour être honnête, moi non plus je ne m’attendais pas vraiment à ce résultat, mais progressivement ça a commencé à me plaire. Je pense que je devais avoir en tête cette idée des breakbeats hip-hop… [il fait rapidement un peu de beat-box] Ah pardon, vous ne pourrez pas mettre ça dans l’interview. [rires]

Un autre truc fascinant, c’est que tu as été l’une des dernières pièces ajoutées à l’album The Life of Pablo de Kanye West…

Ça m’a surpris aussi. [rires]

Quel effet ça t’a fait de faire partie de ce disque, et en même temps de ne pas en faire partie avant la dernière minute ? Le morceau sur lequel tu apparais, « Saint Pablo », a été ajouté quatre mois après la première sortie du disque.

D’ailleurs ce n’est peut-être même pas officiellement le dernier morceau. Qui sait ? [rires] C’était une expérience très bizarre, mais en même temps très cool. J’avais entendu le morceau quelques jours avant, car [Kanye West] l’avait passé pendant un DJ set. Il m’a demandé si j’étais d’accord pour que le titre soit sur l’album. Mais avant qu’il m’envoie la chanson, je ne l’avais jamais entendu. En fait j’avais juste enregistré un freestyle qu’ils ont ensuite repris pour faire la chanson. C’était assez étrange, mais le titre me plaît, et Kanye a fait quelque chose que je n’avais jamais vraiment vu auparavant.

Il y a d’ailleurs une première version du morceau, et sur cette version, c’est une prise de voix différente qui est utilisée…

Oui, je l’ai changé, car en l’écoutant la première fois je me suis dit Mmmmmmh, je vais chanter autre chose. Je ne sais pas si j’ai fait mieux. Je n’avais aucune idée de ce que je faisais. J’étais en train de finir mon album, et j’avais du mal à me concentrer. [rires] Je demandais autour de moi : est-ce que ça sonne bien ? Je suis naturellement assez critique envers moi-même, et cette fois-là je l’ai été un peu trop.

Quand on te voit à la télévision chez Jimmy Fallon, et qu’on met ça en perspective avec ta musique, c’est toujours assez frappant, car tu as l’air d’être quelqu’un qui ne veut pas vraiment être dans la lumière. Quel est ton rapport à la notoriété et l’anonymat ?

Je ne cherche ni l’une, ni l’autre. Je sais que je veux que ma musique voyage. Il y a une part de vanité, mais en même temps, je n’ai jamais vraiment voulu être anonyme. Peut-être que si un jour je veux faire autre chose, je sortirais des projets sous un autre nom. Mais au fond de moi, je sais que je ne serai jamais célèbre à ce point. Je pourrai marcher dans la rue, des gens vont m’interpeller, mais ça ira, et puis je ne pense que je ferai un jour ce hit énorme qui me fera voir mon visage à chaque coin de rue. Bon, c’est un peu le cas en ce moment [il montre la pochette de l’album], mais c’est une tête bizarre, les gens se demandent « Il se passe quoi là ? ». [rires]

À ce stade de ta carrière, quelle serait ta collaboration rêvée ?

Le rêve, ce serait Steve Reich, parce que c’est une personne que j’idolâtre encore, d’une certaine façon. Je trouve qu’il y a, dans les émotions qu’il exprime, une vraie complexité et une grande subtilité. C’est quelque chose qui me parle. Parfois, quand je joue du piano, je ressens une limite à ce que je fais. J’entends les choses dans ma tête, mais je n’arrive pas à les sortir. Rien qu’en termes de composition, mon album a une structure classique : un couplet, un pont… J’aimerais pouvoir m’asseoir à côté de quelqu’un qui saurait créer une composition longue, une pièce qui évolue et qui part vers d’autres lieux.

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