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SAMPHA, enfin dans la lumière

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INTERVIEW

Posté par La team Shoes Up - 14 Mars 2017

SAMPHA
Enfin dans la lumière

On l’a découvert comme la voix du dj SBTRKT, il est maintenant le collaborateur discret de Frank Ocean, Beyoncé ou encore Kanye West. Le chanteur Sampha a ponctué d’instants de grâce les albums-événements de la pop actuelle. D’une voix belle et vulnérable, le Londonien affirme sa singularité dans Process, un premier album très intime.

Texte : Jean-Baptiste Vieille & Mélodie Raymond

Photos : Richard Banroques

Dans le titre « (No One Knows Me) Like The Piano », tu racontes que tu as commencé à jouer du piano à l’âge de trois ans. Quelle est l’histoire de ce premier piano ?

Comme je le dis dans la chanson, il est apparu un peu comme ça. Mon père l’avait acheté à des voisins qui déménageaient pour quelques centaines de Livres. Je pense qu’il l’avait acheté comme une distraction du téléviseur. J’ai commencé à jouer vers l’âge de trois ou quatre ans – je ne m’en souviens plus exactement, j’ai dû choisir un chiffre pour faire la chanson. [rires] J’ai pris des leçons pendant quatre ans quand j’étais à l’école primaire. Le piano a été une part importante de mon éducation musicale. Il était là, à disposition.




Te souviens-tu des premiers titres que tu jouais à l’époque ?

Les toutes premières chansons que j’ai jouées devaient être « My heart will go on » de Céline Dion – une chanson que ma maman adorait – « Let’s stay together » de Al Green, « Trouble » de Coldplay, ou des titres de Stevie Wonder comme « All I do ». Je me souviens de ces chansons-là, ainsi que tout ce qui devait passer à la télé à l’époque. J’essayais de rejouer « I Am Black Gold of the Sun » de Rotary Connection juste à l’oreille. J’apprenais souvent comme ça.


Étais-tu le piano man de la famille, ou est-ce que le piano était partagé ?

Parmi mes frères, l’un joue de la guitare et du clavier également, et tous s’intéressent à la musique. Ce sont des auditeurs passionnés, mais j’étais surtout celui qui joue du piano. Quand j’avais cinq ou six ans, mes frères sont partis, et je me suis retrouvé seul. J’étais donc le pianiste de la maison. Je crois même qu’on m’appelait déjà piano man à cette époque.


"L’une des premières chansons que j’ai jouées devait être « My heart will go on » de Céline Dion"

Tu écoutais aussi du grime en grandissant, tu as même rappé et produit des titres sous le nom Kid Nova. Comment es-tu devenu Sampha, le chanteur ?

Je ne sais pas. C’est bizarre, parfois il y a des pensées qui te viennent, et elles sortent de nulle part. Je me souviens, je marchais sous un pont, et j’ai pensé à mon nom. Je me suis dit que Sampha devait être mon nom, après tout. Il commençait à me plaire, alors je devais peut-être l’utiliser comme nom de scène. Ce n’était pas une pensée très profonde, c’est juste que Kid Nova… Je n’aimais pas le côté « Kid », et « Nova », c’était un peu prétentieux. [rires]


Pourquoi t’es tu éloigné de la scène grime ?

Je pense que je n’avais jamais été doué pour faire quelque chose avec ce son. Ce que je faisais était un peu grime, presque comme une version bâtarde du genre. Je m’en suis éloigné assez naturellement. Et puis je pense qu’en grandissant, plus j’ai écouté de musique, plus ça m’a influencé, notamment quand j’ai découvert MySpace. Sur MySpace, j’ai eu accès à des mondes qui m’étaient inconnus. Il me suffisait de regarder le Top Amis de quelqu’un, et je me me retrouvais dans un univers musical complétement différent, un univers que je n’aurais jamais pu trouvé autrement.


Quels sont les artistes marquants que tu as découvert à l’époque sur MySpace ?

Les tous premiers étaient Kwes et Mika Levi, alias Micachu. Puis il y a eu Hudson Mohawke, Flying Lotus… Je n’avais jamais entendu des choses pareilles. Quelque part, ça a été une leçon d’humilité pour moi. À l’adolescence, on peut parfois se sentir comme un super-héros. Mais quand le monde s’ouvre à soi, on réalise qu’il a tellement de gens talentueux qui font des choses incroyables… De ce point de vue, MySpace a changé mon regard.


Tes chansons parlent à l’intime. En grandissant, quelles étaient les chansons qui t’émouvaient toi ?

[il cherche pendant quelques secondes] Les chansons de Tracy Chapman. D’ailleurs je l’ai d’abord découvert à travers Boyzone et leur reprise de « Sorry ». [il fredonne] « Sorry / Is all that you can say… » C’était génial. Il y a eu aussi un groupe comme Semisonic. Vous les connaissez ? Ils avaient un titre qui s’appelait « Secret Smile ». [il fredonne à nouveau] « Nobody knows it / But you got a secret smile… » Les chansons de Stevie Wonder m’ont aussi frappé assez violemment, mais pas forcément au niveau des textes. Dans les choses que j’écoutaient, je prêtais d’abord attention à la musique. Mais quand Tracy Chapman a fait « Fast Car », là j’ai eu l’impression de vivre le film dans ma tête. À part ça, en termes de chansons, je citerais tout ce qu’à pu faire Pharrell. « Am I high » de N.E.R.D. par exemple. Et puis Minnie Riperton. La liste est sans fin…

"Je n’avais pas prévu d’apparaître sur les albums des autres pour lancer ma propre carrière."

Aujourd’hui, quand tu écris des chansons, est-ce qu’il t’arrive d’y identifier certaines influences spécifiques ?

Je pense que oui. Beaucoup même. Parfois j’essaie de m’éloigner d’une idée si elle se rapproche trop de l’idée de quelqu’un d’autre. Et puis d’autres fois je me pardonne. Je réalise que rien de ce que je fais provient d’une immaculée conception. Tout est basé sur le système tonal occidental, et le nombre possible de mélodies finit par être limité. [rires] Aujourd’hui je suis plus à l’aise avec tout ça.


Tu as sorti ton premier EP, Dual, il y a quatre ans. Quand tu le réécoutes aujourd’hui, quelles différences perçois-tu en toi ?

Je pense que je suis plus tranquille, dans le sens où je ne cherche plus à vouloir tout contrôler à tout prix. J’ai appris à lâcher prise. Le fait de travailler avec d’autres personnes, ça m’a aidé à faire de la musique. Ça m’a donné la capacité à me concentrer sur le livre, sur l’histoire à raconter, plutôt que sur moi-même en tant qu’auteur, ou l’idée que les gens pourraient s’en faire. C’était sans doute de la vanité, même si je me demande si ce n’est pas un peu vaniteux de croire que je suis moins vaniteux qu’avant. [rires] Et puis, pour moi, la musique est comme un document, donc quand je réécoute Dual, je me rappelle que c’était une belle période, qu’il y avait un beau soleil. C’est comme un rappel de ces choses.




L’album Process porte beaucoup d’émotions intimes, et ces émotions sont maintenant accessibles au plus grand nombre. Quand un disque comme celui-ci devient une chose publique, quelles émotions ça provoque en toi ?

Je ne sais pas si je l’ai encore compris. C’est une émotion assez nouvelle, et elle est difficile à exprimer. C’est comme si je m’étais déconnecté de ce disque. À un moment, le disque était très personnel, mais là il commence à devenir impersonnel, car l’histoire qu’il raconte est désormais dehors, dans le monde. Elle devient l’histoire des autres gens, ils la découvrent comme moi je l’ai vécu. Je ne dirais pas que j’ai oublié cet album, mais il s’est un peu évaporé. Alors j’avance, je porte mon regard vers ce que je ressens maintenant. Mais honnêtement, c’est quand même un truc bizarre. [rires]


C’est thérapeutique, aussi ?

Je suis dans une phase où je réussis à me connecter au disque quand je le joue sur scène. Je ne sais pas vraiment comment exprimer cette émotion, mais quand le chemin parcouru est si important, il faut s’éloigner du quai, partir pendant que le reste des gens arrivent seulement à destination. C’est un peu comme avec nos villes natales, parfois on n’arrive plus à les aimer. Il y a des gens qui viennent dans ma ville pour prendre des photos, et je me demande pourquoi ils font ça. [rires] Moi j’y suis tous les jours, je vois toujours les mêmes choses, comme quelqu’un qui aurait grandir près de la plage et qui ne trouve plus rien à la mer. [rires] Parfois il faut partir pour revenir.


Maintenant que tu as clôturé ce projet, as-tu déjà des premières idées pour ce que tu vas faire ensuite ?

J’ai des millions d’idées, et c’est bien ça le problème. [rires] Il faut que je les réduise un peu. Il y a eu tellement d’idées nées avec ce disque, j’ai presque l’impression d’avoir appris à faire un album avec cet album. Donc oui, j’ai pas mal de trucs en tête.


Si on regarde ta carrière dans le détail, on dirait que ta voix a toujours existé dans plusieurs dimensions : elle a été un sample vocal pour Drake dans « Too Much », une présence fantomatique pour Beyoncé dans « Mine », un motif rythmique dans « Blood on Me »… Quelle relation as-tu avec ta propre voix ? On dirait que tu es autant un instrument qu’un interprète…

Oui, complètement. Pour moi, tout est un instrument. Je commence à en avoir conscience de temps à autre, cette idée de ma voix comme d’un instrument. Rien que le fait de parler à des gens. Les mots sortent de ma bouche, et pourtant je ne suis pas en train de les écrire, ils sortent simplement. Je commence à m’entendre et à réaliser que parler ne me demande aucun effort. C’est comme si je devenais un observateur de ma propre voix. Ma bouche est une sorte d’interface. C’est ce recul qui me fait penser que c’est une chose que je peux exploiter. Enfin je ne sais pas, c’est peut-être un peu chelou. [rires]


Ces dernières années, tu as été une présence récurrente sur quelques uns de plus gros albums de la pop, jusqu’à devenir une sorte d’ingrédient secret, voire une figure mythique. Ce statut, tu l’as cultivé sciemment, ou c’est simplement le fruit du hasard ?

Il y a eu une part de chance. Plus j’ai travaillé sur de la musique, plus elle a grandi, et pour une raison que j’ignore, il s’est passé des choses en retour. Travailler avec d’autres artistes puis sortir un album, ce n’était pas une démarche consciente. Je n’avais pas prévu d’apparaître sur les albums des autres pour lancer ma propre carrière. C’est juste que j’ai dit oui à beaucoup d’opportunités. Je suis fan de cette personne et elle veut travailler avec moi ? Très bien. En général, si j’arrive dans une pièce et que je trouve un piano, je finis par jouer et créer quelque chose. C’est arrivé à un point où j’ai dû me dire : OK, il va falloir que je bosse sur ma musique à moi. Honnêtement, parfois je devais même me répéter Ne chante pas, ne joue pas du piano ! C’était comme une pulsion. Donc tout ça s’est vraiment fait naturellement. Et d’ailleurs, je ne sais pas toujours pourquoi ça continue. [rires] De temps à autre, je reçois un email qui me dit Il y a un Untel qui veut bosser avec toi, et je me dis OK, cool.


Il y a un détail de l’album qui nous intrigue, c’est le beat du single « Blood on Me ». Il est assez surprenant, on ne s’y attend pas, en tout cas pas forcément sur un titre de Sampha. Il y a une histoire derrière ce beat ?

Je ne sais pas, je ne l’ai pas vraiment fait exprès. Je l’ai fait avec cette boîte à rythme des années 70 qui s’appelle Drumtraks. J’ai juste joué. [rires] Tout tenait sur deux pistes, les charleys étaient avec la caisse claire, il n’y a pas vraiment de séparation entre les éléments. J’y jouais comme j’aurais joué de la batterie, et ça a donné cette ambiance un peu boom bap. [rires] Et pour être honnête, moi non plus je ne m’attendais pas vraiment à ce résultat, mais progressivement ça a commencé à me plaire. Je pense que je devais avoir en tête cette idée des breakbeats hip-hop… [il fait rapidement un peu de beat-box] Ah pardon, vous ne pourrez pas mettre ça dans l’interview. [rires]




Un autre truc fascinant, c’est que tu as été l’une des dernières pièces ajoutées à l’album The Life of Pablo de Kanye West…

Ça m’a surpris aussi. [rires]


Quel effet ça t’a fait de faire partie de ce disque, et même temps de ne pas en faire partie avant la dernière minute ? Le morceau sur lequel tu apparais, « Saint Pablo », a été ajouté quatre mois après la première sortie du disque.

D’ailleurs ce n’est peut-être même pas officiellement le dernier morceau. Qui sait ? [rires] C’était une expérience très bizarre, mais en même temps très cool. J’avais entendu le morceau quelques jours avant, car [Kanye West] l’avait passé pendant un DJ set. Il m’a demandé si j’étais d’accord pour que le titre soit sur l’album. Mais avant qu’il m’envoie la chanson, je ne l’avais jamais entendu. En fait j’avais juste enregistré un freestyle qu’ils ont ensuite repris pour faire la chanson. C’était assez étrange, mais le titre me plaît, et Kanye a fait quelque chose que je n’avais jamais vraiment vu auparavant.


Il y a d’ailleurs une première version du morceau, et sur cette version, c’est une prise de voix différente qui est utilisée…

Oui, je l’ai changé, car en l’écoutant la première fois je me suis dit Mmmmmmh, je vais chanter autre chose. Je ne sais pas si j’ai fait mieux. Je n’avais aucune idée de ce que je faisais. J’étais en train de finir mon album, et j’avais du mal à me concentrer. [rires] Je demandais autour de moi : est-ce que ça sonne bien ? La première prise était vraiment un freestyle. Je suis naturellement assez critique envers moi-même, et cette fois-là je l’ai été un peu trop.




Quand on te voit à la télévision chez Jimmy Fallon, et qu’on met ça en perspective avec ta musique, c’est toujours assez frappant, car tu as l’air d’être quelqu’un qui ne veut pas vraiment être dans la lumière. Quel est ton rapport à la notoriété et l’anonymat ?

Je ne cherche ni l’une, ni l’autre. Je sais que je veux que ma musique voyage, vu la nature même de ce que je fais. Je suis branché pop music et pop culture, et quand je commence à chanter, j’imagine toujours un refrain. Donc [la pop] est ancrée en moi, d’une certaine façon. C’est toujours agréable quand des gens te reconnaissent pour ce que tu fais. Il y a une part de vanité, mais dans le même temps, je n’ai jamais vraiment voulu être anonyme. Peut-être, si un jour je veux faire autre chose, je sortirai des projets sous un autre nom. Mais au fond de moi, je sais que je ne saurai jamais célèbre à ce point. Je pourrai marcher dans la rue, des gens vont m’interpeller, mais ça ira, et puis je ne pense que je ferai un jour ce hit énorme qui me fera voir mon visage à chaque coin de rue. Bon, c’est un peu le cas en ce moment [il montre la pochette de l’album], mais c’est une tête bizarre, les gens ne comprendraient pas. [rires]


À ce stade de ta carrière, quelle serait ta collaboration rêvée ?

Le rêve, ce serait Steve Reich, parce que c’est une personne que j’idolâtre encore, d’une certaine façon. Je trouve qu’il y a, dans les émotions qu’il exprime, une vraie complexité et une grande subtilité. C’est quelque chose qui me parle. Parfois, quand je joue du piano, je ressens une limite à ce que je fais. J’entends les choses dans ma tête, mais je n’arrive pas à les sortir. Rien qu’en termes de composition, mon album a une structure classique : un couplet, un pont… J’aimerais pouvoir m’asseoir à côté de quelqu’un qui saurait créer une pièce longue, une pièce qui évolue et qui part vers d’autres lieux.